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Christian Galantaris

LE RARE MÉTIER D’UN VIEUX PAYS D’EUROPE

Expert en livre ancien agréé par les Tribunaux

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Merci à vous tous d’avoir bien voulu venir écouter ici, en français, un homme-livre parler de son métier et des relations qu’il entretient avec les livres anciens. Naturellement je commencerai par dire que le métier d’expert en livres anciens est le plus beau du monde. Mais je ne serais pas étonné que cette activité soit méconnue du public américain, aussi bien parce que les livres anciens sont moins nombreux ici qu’en Europe – et je vais expliquer pourquoi – que parce que l’organisation judiciaire des États-Unis est différente de celle de la France.

Pourquoi y a-t-il plus de livres anciens en Europe qu’en Amérique ? – et quand je dis « livres anciens » je parle de ceux des XVe, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. D’abord pour une raison très simple.

L’imprimerie est née en Allemagne au milieu du XVe siècle. À partir de Mayence, la ville où Gutenberg a produit sa bible en 1455, la typographie a rayonné rapidement dans les pays environnants : Italie, Pays-Bas, France et Grande-Bretagne. Au XVe siècle 28 000 ouvrages ont été imprimés dans les principales villes d’Occident chaque édition étant tirée entre 100 et 1 000 exemplaires. Si l’on admet une moyenne de 500 exemplaires par édition, cela signifie qu’environ 15 millions de livres sont sortis des presses pendant le seul XVe siècle. Et je ne dis rien des siècles suivants où la production, devenue exponentielle, est difficile à évaluer.

Lorsque l’on sait que le premier livre imprimé aux États-Unis, un fragment de la Bible, n’a été imprimé qu’en 1639, c’est-à-dire près de deux siècles après la Bible de Gutenberg, on admettra facilement que les livres anciens soient beaucoup plus nombreux en Europe.

On admettra aussi que, par la suite, les nouveaux-venus en Amérique aient eu autre chose à faire qu’à écrire des œuvres d’imagination et à les faire imprimer. D’où il advient que la production éditoriale est d’abord restée languissante de ce côté-ci de l’Atlantique alors qu’elle s’accélérait de l’autre côté. Il en est résulté l’apparition, là-bas, d’une multitude de volumes imprimés, d’abord et surtout en latin, la langue universelle de l’Europe savante pendant des siècles, puis dans les langues nationales, allemand, italien, français, anglais.

Beaucoup de ces livres ont été détruits par l’eau, le feu et aussi tout simplement par l’usage qui en était fait, mais encore et il faut bien le reconnaître, par les persécutions qu’ils ont subies, soit parce qu’ils écartaient de l’orthodoxie religieuse ou d’un principe monarchique, soit encore parce qu’ils répandaient des idées jugées subversives, matérialistes, irréligieuses, etc. En dépit de pertes parfois irréparables, il subsiste encore des millions de volumes anciens en Europe occidentale. Si beaucoup sont conservés dans des dépôts publics, d’autres appartiennent encore à des familles et ils apparaissent souvent dans le circuit commercial. C’est donc là l’occasion de rappeler le dicton : « L’organe crée la fonction ». Là où il y a de vieux livres, il faut des spécialistes pour s’en occuper : les inventorier, les conserver, les estimer et éventuellement les négocier.

Puisque l’on a évoqué les incunables – c’est le nom que l’on donne aux livres imprimés entre 1455 et 1500 - profitons-en pour rappeler qu’ils ont été collectionnés en Amérique depuis la fin du XVIIe siècle comme l’attestent d’anciens catalogues des bibliothèques de Boston et de Philadelphie. Par la suite des amateurs américains très résolus en ont rassemblé autant qu’ils l’ont pu pour essayer de rattraper le temps perdu. Selon le témoignage du libraire new-yorkais Bernhard Breslauer voilà comment certains richissimes amateurs procédaient pour acheter des incunables par centaines d’un seul coup : Deux collectionneurs américains exceptionnels pour leur époque possédaient une fortune légendaire : Henry Walters, le fondateur de la Walters Art libray de Baltimore, et John Pierpont Morgan, également immortalisé par la Pierpont Morgan Gallery de New York. Un jour de 1905, un Américain entra dans l’imposante boutique d’Olschki à Florence. Il regarda autour de lui et tomba en extase devant le contenu d’une grande bibliothèque. “ De quel genre de livres s’agit-il ? ” demanda-t-il. Olschki expliqua qu’ils constituaient son fonds d’incunables. “ Qu’est-ce que des incunables ? – Ce sont des livres qui ont été imprimés avant la fin de l’année 1500, alors que l’imprimerie n’en était qu’à ses débuts. – Combien valent-ils ? – Tout dépend, le prix varie d’un livre à l’autre. – Je veux dire, quel serait le prix pour tout l’ensemble ? ” dit l’Américain. Olschki lui fit remarquer qu’il y avait environ onze cents livres et que l’addition prendrait un certain temps. L’Américain lui dit qu’il repasserait le lendemain pour en connaître le prix. Olschki fit procéder à une enquête discrète à son hôtel et obtint les informations qu’il souhaitait sur la situation financière de Walters. Lorsque celui-ci revint, Olschki lui donna un chiffre et Walters acheta tout le lot, jetant ainsi les bases d’une des plus grandes collections de livres du XVe siècle des États-Unis. Les mauvaises langues prétendirent qu’Olschki et sa femme avait passé la nuit à remplacer les prix inscrits sur les livres. ”

Les onze cents incunables acquis lors de cette mémorable transaction ainsi qu’une multitude d’autres forment aujourd’hui le fleuron de la bibliothèque de la Walters Art Library de Baltimore. On conçoit après cela qu’un érudit ait cru bon de dire : “ Si les bibliophiles n’existaient pas, il faudrait les inventer. ”

Pour négocier les livres anciens il faut les connaître. Pour les connaître il n’y a guère d’autre école que celle de l’observation directe qui se fait là où ils se trouvent accessibles, c’est à dire chez les libraires, dans les foires et dans les salons et surtout dans les salles de ventes publiques. Il faut de longues années pour appréhender un domaine dont on ne saurait imaginer les limites, car il n’y en a pas.

Au regard d’autres métiers d’art, l’activité des libraires spécialisés en livres anciens assure à ceux qui l’exercent une promotion intellectuelle sans équivalent à la condition d’avoir une mémoire un peu extensible et une certaine détermination. Négocier pendant des lustres les premières éditions des grands esprits de l’humanité, les ouvrages dont les auteurs ont fait assaut d’ingéniosité et de talent, cette activité ne manque pas à la longue de façonner l’esprit de celui qui la pratique. Et voilà qui illustre singulièrement la phrase de l’écrivain africain Léopold Senghor : “ Un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ”.

L’expertise, elle, consiste à lutter contre l’ignorance ou l’incertitude. Mais ce n’est pas toujours chose facile. Voici deux exemples. Un jour l’expert se trouve aux prises avec des incunables - donc les premiers livres imprimés - généralement dépourvus de titre, de nom d’auteur et d’imprimeur, sans date ni pagination, presque toujours imprimés en latin, remplis d’abréviations et de contractions, quelquefois incomplets du début et de la fin, il faut, pour identifier les incunables et les vérifier à la fois une solide documentation et, en parts égales, un peu de science et d’intuition. Une autre fois l’expert se chamaille pendant des jours avec les 1850 gravures de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, comptées pour 3129 à cause des doubles, des triples et des quadruples, qui mal définies faussent tous les calculs. Et il faut recommencer les collationnements !

L’expert français qui prête son concours dans les ventes publiques est souvent agréé par les Douanes ou par les Tribunaux. C’est à dire qu’après une longue enquête policière sur ses antécédents, sur sa compétence et sa moralité, il a été enfin nommé auxiliaire de la Justice. Convoqué au Palais de Justice de Paris, il prête alors serment très solennellement devant une assemblée, jurant sur l’honneur de pratiquer les expertise en son âme et conscience, en y prodiguant toute son expérience et en toute impartialité.

Généralement commerçant, il doit se livrer au moins occasionnellement à des transactions pour suivre de manière empirique l’évolution des prix. Cela est important puisqu’il lui incombe de fixer l’estimation d’un livre ou d’une œuvre dont la valeur n’est jamais stabilisée. L’expertise responsable ne peut se concevoir sérieusement qu’après dix ou vingt années d’expérience suivie, et avec l’assistance d’une abondante documentation parfaitement à jour pour pouvoir emporter l’adhésion.

Lorsqu’il reçoit un ordre de mission d’un Tribunal de Grande Instance l’expert endosse une lourde responsabilité car il sait que le juge ne peut être omniscient et qu’il rendra sa décision en se fondant sur les conclusions du rapport d’expert. Et il y a parfois d’importants intérêts en jeu.

L’expert en ventes publiques voit défiler en un demi-siècle –  car l’activité se poursuit souvent, par plaisir, pendant cinquante ans et plus ! – des centaines de milliers de volumes de toute nature et de toute provenance. Certes la plupart ne font qu’une apparition, mais non sans laisser quelques traces et quelques images dans la mémoire de celui qui les a décrits. Passant aisément de l’antiquité au moyen âge que de la Renaissance au Surréalisme, parcourant ne serait-ce que quelques pages par-ci, quelques pages par là dans les grands textes de l’histoire de l’humanité, celui qui s’adonne à ce passe-temps plusieurs décennies durant voit son horizon s’élargir, ses idées se démultiplier, sa conception de la vie s’amplifier et se diversifier.

Le métier de libraire en livres anciens comprend trois volets : 1. Trouver les livres. – 2. Traiter les livres, c’est à dire les vérifier, les décrire, les mettre en valeur. – 3. Trouver les amateurs à qui vendre les livres.

Reprenons. Trouver les livres. C’est assurément la tâche la plus ardue mais aussi la plus exaltante. La chasse aux livres nécessite énergie et imagination. Il y a plusieurs moyens d’action. Acheter à des particuliers. C’est le rêve de tout libraire mais ce n’est plus, bien souvent, qu’un rêve. Mais les particuliers mieux informés qu’autrefois sur le marché de l’art et de l’antiquité, grâce à la multiplicité des sources d’informations, les magazines spécialisés et en particulier Internet. Lorsqu’ils ont des livres ou des objets à vendre, ils essaient par tous les moyens d’en connaître la valeur. Alors à tout hasard, pour être sûrs de ne pas faire d’erreur, ils commencent à en demander plus que la valeur réelle ; puis, de désillusion en désillusion, ils finissent par les céder au plus offrant. Mais plus généralement, ayant entendu parler des cotes toujours grandissantes obtenues dans les ventes publiques, ils vont chez un commissaire-priseur et font vendre livres et objets à l’encan.

Il faut donc pour le libraire se résoudre à aller lui-même dans les salles de ventes. Mais là encore rien n’est simple, car si l’on vend à peu près quotidiennement des livres à l’hôtel Drouot de Paris il y a là, en permanence, un petit bataillon de concurrents bien armés et redoutables : amateurs, courtiers, curieux, libraires et bouquinistes très informés qui arrivent eux aussi bien résolus à débusquer et à s’approprier tout bon livre qui viendrait à surgir, fût-ce à son prix maximum. Ajoutez à cela qu’il y a également dans les salles de vente des accords, de petites conjurations, des groupes qui s’entendent et cherchent à intimider les nouveaux venus pour mieux pouvoir “ réviser ” – le plus souvent inutilement. Il faut que j’explique ce qu’est la “ révision ” qui là encore n’a peut-être pas d’équivalent aux États-Unis. Réviser consiste à passer un accord entre plusieurs personnes qui s’arrangent avant une vente publique pour qu’une seule participe aux enchères. Cette pratique a pour résultat d’en réduire le montant. Les ouvrages ainsi acquis au-dessous de la somme qu’ils auraient atteinte si toutes les personnes intéressées avaient enchéri sont ensuite “ révisés ”, c’est-à-dire qu’ils sont en quelque sorte remis aux enchères secrètement et ils échoient au plus offrant. Celui-ci dédommage alors pour prix de leur silence ceux qui l’ont laissé agir seul pendant la vacation. Le procédé, préjudiciable au vendeur comme à l’État (qui ne touche pas les taxes sur la valeur réelle) fait l’objet de mesures coercitives sévères, les contrevenants encourant les mêmes peines que ceux qui fabriquent de la fausse monnaie. Mais ils agissent discrètement et sont inatteignables. Il y a d’ailleurs des livres qui ne peuvent avoir de cote, car ils ne sont comparables à aucun autre. Voici ce qui arriva à l’un d’eux.

Une vieille famille française m’avait cédé à l’amiable des livres anciens précieux. Mais l’un de ces livres m’était seulement confié en dépôt. La famille hésitait alors entre trois solutions : me le vendre ; le faire passer en vente publique ; le conserver. Il s’agissait de rien de moins que de l’édition princeps de La Divine Comédie, imprimée à Foligno, près de Venise, en 1472. Véritable monument historique, ce volume de la première édition de Dante n’était connu qu’à très peu d’exemplaires dont aucun dans le circuit commercial. J’avais commis l’imprudence de confier à quelques personnes que je détenais ce trésor – tout en notifiant que je ne pouvais le vendre. À partir de ce moment-là, et en dépit de la précaution que j’avais prise, je reçus pendant des années des propositions d’achat qui allaient en augmentant, passant presque à chaque fois du simple au double. Invariablement la famille déclinait les propositions, se contentant de répondre : “ Attendez ”. Naturellement ayant mis le volume au coffre je patientais autant que je le pouvais. Les relances n’en continuaient pas moins. Un jour je reçus une nouvelle offre, celle-ci ahurissante de l’un des acquéreurs potentiels : “ C’est très simple, disait-il, je suis acheteur du Dante à n’importe quel prix. Fixez vous-même une somme, même énorme, je ne discuterai pas et paierai cash ”. Je transmis le message mais essuyai un nouveau refus. Entre-temps cinq années s’étaient écoulées. Enfin un représentant de la famille vint me voir et me donna mandat pour placer le Dante dans une bonne vente publique à Paris. Ainsi fut fait et le volume passait aux enchères à l’hôtel Drouot le 16 juin 1999, provoquant un grand mouvement de curiosité. Aucun des membres de la famille n’était présent dans la salle lorsque le marteau du Commissaire-priseur tomba et que l’adjudication fut prononcée : plus d’un million d’euros ! (c’est-à-dire près d’un million trois cent mille dollars !). Le lendemain je téléphonai à celui qui m’avait missionné pour lui donner le résultat. Lorsqu’il apprit le montant de la somme il partit d’un grand éclat de rire pour toute réponse. Le prix parut à tous sidérant, colossal.

Le Dante avait été acheté par un amateur italien qui m’a dit que, peu après la vente, un autre amateur lui avait proposé de racheter le volume le double de ce qu’il avait coûté. Il faut rappeler que ce monument littéraire, écrit directement en italien au XIVe siècle et imprimé au siècle suivant sans y rien changer, est considéré par les Italiens comme le pilier, la colonne vertébrale de la langue italienne, l’ouvrage qui l’a fixée et ne peut être comparé à aucun autre. C’est donc pour les lettrés de la péninsule un symbole, une relique, un objet vénérable, sans équivalent dans d’autres langues et dont la possession pouvait justifier tous les sacrifices voire toutes les folies. À ce sujet, quelques jours avant la vente, alors que l’on ne savait pas encore le prix que le livre allait atteindre (il était estimé 100 à 150 000 euros), un des amateurs qui tournaient autour avec l’espoir de l’acheter vint me trouver avec un air éploré et il me tint ce langage étrange : “ Savez-vous, monsieur, que ma femme est une sorcière ? ”. Je ne savais que répondre et lui demandai ce qui lui faisait tenir de tels propos. Il continua : “ Imaginez-vous, monsieur, qu’elle refuse que l’on vende notre maison afin de pouvoir acheter le Dante ! ”. Plusieurs autres amateurs italiens avaient constitué une petite société pour l’acheter en commun et ils avaient déjà prévu un calendrier pour le garder par rotation chacun une année. Mais les enchères ayant pulvérisé tous les pronostics, ils avaient fini par baisser pavillon. Ces exemples montrent je pense jusqu’à quels excès peut conduire l’amour des livres.

Il arrive à l’inverse qu’un amateur ne morde pas à l’hameçon lorsqu’il à l’impression d’être pris pour dupe.

Un soir de 1977 nous dînions à Athènes ma femme et moi avec deux bibliophiles notoires. L’un d’eux descendait en ligne directe d’un magistrat qui avait aidé Charles Baudelaire à se sortir d’embarras après le procès des Fleurs du mal, jugées attentatoires à la morale publique et condamnées à être censurées. Je vous rappelle que la publication des Fleurs du mal et le procès qui s’ensuivit eurent lieu en 1857. En remerciements de son intervention Baudelaire dédicaça à Oscar de Watteville, tel était le nom du magistrat, un exemplaire de la première édition des Fleurs du mal, non censuré. Cet exemplaire quitta un jour la bibliothèque familiale et se retrouva sur les rayons d’un grand libraire parisien… Le descendant du magistrat nous dit que le libraire lui avait écrit pour lui proposer de lui céder cet exemplaire. Il laissa s’établir un silence. Comme anxieux nous lui demandions : “ Et alors ”. “ Alors, répondit-il, j’ai estimé le prix fixé par le libraire très élevé, exorbitant, établi en raison de ma double qualité de bibliophile et de descendant du dédicataire et j’ai donc décliné l’offre ”. Je me souviendrai toujours de la réaction passionnelle de l’autre bibliophile, s’imaginant à la place du premier et le front plissé lui disant : “ Mais comment avez-vous pu résister à la tentation de placer sur les rayons de votre bibliothèque un livre – et quel livre ! – portant votre nom écrit de la main même de Baudelaire ”. Charles de Watteville maintint que, malgré l’envie qu’il en avait eu il n’avait pas été dupe du piège tendu par le libraire et qu’il ne s’y laisserait jamais prendre.

Après les ventes publiques il reste encore deux moyens d’acheter des livres. Attirer les courtiers. C’est chose plus facile pour les libraires qui ont une spécialité. Voici un exemple. La vie des livres comme celle des objets connaît des avatars que j’oserai presque dire romanesques. Je me souviens d’un grand et beau volume acquis par un courtier chez un libraire de Caen. C’était la revue Diogène complète, fondée par Etienne Carjat le photographe-lithographe, et c’était son exemplaire même, enrichi de documents et de lithographies de Honoré Daumier. Ma librairie était alors située rue de Seine, près de l’Institut de France. À quelques mètres de moi il y avait deux autres marchands, l’un spécialisé en estampes, l’autre en livres illustrés. Le courtier revend le jour même où il avait acheté à Caen le Diogène au marchand d’estampes. Celui-ci renonce à démembrer le volume pour en extraire les Daumier et me le propose en disant qu’il avait une forte charge bibliophilique et que ce serait dommage de le casser (comme on dit dans le jargon de l’estampe). Je l’achète et prends soudain conscience que le troisième marchand de la rue de Seine, Marcel Lecomte pour ne pas le nommer, était un spécialiste de Daumier. Je le lui rétrocède donc aussitôt. Celui-ci se rendant compte que le volume contenait en outre des textes littéraires le revend dans la foulée au colonel Sickles, le plus ardent collectionneur de littérature française des XIXe et Xxe siècles. Il se trouve que le colonel Daniel Sickles américain vivant à Paris était l’un de mes amis et que j’aurais pu tout aussi bien lui donner la priorité. Voici donc un volume resté 150 ans dans la même famille et qui en l’espace de trois jours est passé entre les mains de six possesseurs successifs.

Enfin l’une des sources intéressantes aussi pour les marchands sont les foires et les salons du Livre, particulièrement ceux qui sont organisés par le Syndicat du Livre ancien à Paris, au grand Palais, au printemps de chaque année, qui attire le « gratin » des libraires, des experts et des amateurs du monde entier.

La librairie ancienne conforte donc l’individualisme. Et s’il s’instruit au contact des livres, le libraire élargit aussi sa culture et son expérience par les rencontres avec les amateurs eux-mêmes bien souvent hors du commun. Il est toujours à même de nouer des relations aimables avec toutes sortes de personnes, même celles qui sont d’une approche difficile.

Mes relations avec Louis Aragon, l’un des plus grands poètes français du Xxe siècle, méritent je l’espère d’être rapportées. Un jour un ami haut placé dans l’échelle sociale qui voulait m’inviter à dîner me dit : “ Choisissez une personnalité parisienne et je me fais fort de la faire participer à notre dîner ”. Je savais cette personne assez liée avec André Malraux mais, bien que je brûlais d’envie de le désigner, je me retins. Je n’eus pas à m’en repentir, car à la place de Malraux je proposai le nom d’Aragon que je savais également lié d’amitié avec mon hôte. Le soir du dîner, j’eus la surprise de voir Aragon arriver dans une grosse berline conduite par son chauffeur. Il portait une perle à sa cravate et baisait la main des dames ; peu après on passa à table et il se mit à dire du mal des Russes expliquant par exemple avec humour comment l’un de ses amis de là-bas avait eu du mal à se débarrasser d’un manuscrit compromettant. Sans doute savez-vous qu’Aragon, auteur d’un roman intitulé Les Communistes est resté fidèle au parti communiste jusqu’à son dernier jour. Et cet entêtement dans un choix idéologique, certes généreux mais à partir d’un certain moment impossible à soutenir, a certainement nui au rayonnement universel de ses œuvres, lui a fermé les portes de l’Académie française et l’a peut-être éliminé de l’attribution possible d’un prix Nobel de la Paix ou prix Nobel de Littérature. Aussi, voir se comporter comme un bon bourgeois parisien un écrivain qui quotidiennement dans les colonnes du journal communiste L’Humanité vilipendait l’establishment était une situation pleine de piquant.

Peu après Aragon m’envoya un émissaire qui tenait dans un grand portefeuille deux dessins à la plume signés de Pablo Picasso : c’étaient deux magnifiques portraits de l’écrivain et de son épouse, Elsa Triolet. L’intermédiaire me dit qu’Aragon, dans le besoin, voulait les négocier. Je demandai s’il avait fixé un prix. L’émissaire articula une somme assez élevée. Je ne discutai pas et j’acquis les deux portraits. Ceci se passait au début de ma carrière de libraire indépendant ; ne disposant pas d’une grande aisance financière je dus revendre assez rapidement les deux Picasso. Jusqu’à mon dernier jour je regretterai cette maudite transaction, car lorsqu’on a eu le privilège d’entrer en possession du portrait d’un géant des lettres françaises dessiné par le plus grand peintre de son temps, on ne le rétrocède à aucun prix, on le conserve pour soi. Ensuite mes relations avec Aragon se situent post-mortem. Il laissait une succession embrouillée et un lourd passif avec l’État. Il fallut faire un inventaire de son patrimoine et je fus nommé pour expertiser sa bibliothèque. Celle-ci se composait de quelque 20 000 volumes dont un certain nombre d’éditions originales d’auteurs du XIXe siècle assez précieuses car Aragon était bibliophile. Lorsqu’il fallut régler mes honoraires d’expert la succession prétexta qu’il ne restait plus guère d’argent et l’on me proposa en paiement certains meubles qui garnissaient l’appartement du poète. C’est ainsi que j’entrai en possession de six fauteuils de style Directoire avec influence anglaise et d’une grande table rustique espagnole du XVIe siècle avec un lourd plateau et une armature métallique entre les montants et le plateau. On me remit en même temps pour authentifier la provenance une photographie qui montrait Aragon festoyant joyeusement avec ses amis autour de cette table tous assis sur les sièges Directoire. À défaut des portraits par Picasso, il me reste au moins ces souvenirs d’un écrivain pour lequel j’ai toujours eu la plus vive admiration.

Et ainsi, dans le réseau du livre de collection, qui forme un peu comme un société secrète, le libraire joue le rôle de complice. Aussi est-il indispensable pour un néophyte de passer de longs moments chez les marchands et si possible de les faire parler des livres et de leurs métier. S’ils reconnaissent un interlocuteur intéressé, cultivé, courtois, curieux de leur science ; s’ils pressentent un bibliophile virtuel, alors ils deviennent diserts, inépuisables et vite convaincants. On apprend à leurs côtés plus que par tout autre source.

Celui qui a passé plusieurs dizaines d’années parmi les livres anciens acquiert des notions si vastes et si diverses qu’elles étonnent parfois mêmes les spécialistes de telle ou telle discipline. Mais, avouons-le, n’est-il pas un peu « doctus cum libro » ? Cependant je n’étonnerai personne en disant que, en un coup d’œil, le libraire expert peut donner de tout volume ancien qu’on lui présente une analyse spectrale complète, c’est-à-dire en résumer le contenu et en décrire comme il convient le physique. Traduite en termes à demi intelligibles, elle exerce un effet magique sur le non-initié qui, à partir de là, peut rêver de pénétrer à son tour les arcanes de la bibliophilie. L’expert en livres a un pouvoir créatif. Un livre ancien, inexpressif, terne, sans aucune éloquence apparente, inapproprié à se défendre lui-même lui est confié et voilà qu’à sa façon il le commente, le transfigure, en fait un objet vivant et original, désirable.

S’il s’exprime parfois de façon excessive, c’est toujours avec une totale sincérité ! Il n’existe guère de jalousie entre le modeste bouquiniste et le grand libraire international, le premier prenant autant de plaisir que le second à traiter et à manipuler ses livres et sachant, quelque modestes que soient ses débuts, qu’à la faveur de circonstances imprévisibles mais à tout moment possibles il peut basculer de sa position secondaire à une autre de premier plan.

Le libraire éprouve devant son public toute une gamme de sentiments. Si certains amateurs – rares – achètent les livres sans un mot et tiennent à préserver jusqu’au bout mystère et anonymat, d’autres sont bavards et parlent volontiers de leur passion, sans crainte de redites et de lieux communs et surtout sans la moindre notion du temps qu’ils font parfois perdre. Mais généralement les échanges avec les amateurs sont fructueux, beaucoup d’entre eux croyant nécessaire de justifier leur acte et livrant ainsi une partie secrète d’eux-mêmes.

Le libraire a un rôle passe-partout d’“ Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux ” qu’il ne peut assumer qu’à raison d’un certain niveau de culture, de psychologie, d’intuition et d’un don de persuasion. Il doit, le cas échéant, savoir imposer sa volonté à un velléitaire. Lui seul a pouvoir pour réaliser une rencontre entre un homme et un livre. On ne peut concevoir de bibliophile sans la collaboration des libraires, qui ont été comparés à des “ marchands de volupté ”. Quelques-uns sont de véritables virtuoses qui parcourent avec sensibilité et savoir l’immensité vertigineuse des livres anciens.

L’expert de ventes prend l’habitude du transit incessant des livres chez lui, flux et reflux qui parfois à marée haute le transforme en véritable Sisyphe du livre. Il m’est arrivé un jour trente mille volumes d’intérêt varié, qu’il a cependant fallu voir un à un, car il y avait de loin en loin une perle. Alors, dans cette situation, l’expert doit commencer par  déclencher son flair de chien policier pour repérer les pièces valables, et ne pas hésiter à manipuler en même temps les livres les uns après les autres et à en soulever des piles énormes, sans souci de la poussière d’antan qui voltige alentour. Aussi, ceux qui imaginent que l’expertise des livres anciens est une occupation paisible d’homme délicat, permettant d’avoir de longues mains blanches et languides, se trompent-ils étrangement ! Cette aventure prodigieuse d’une avalanche de livres qui vous échoit s’est renouvelée au printemps dernier avec une formidable collection spécialisée.

Il m’importe de vous relater cette aventure humaine et intellectuelle sans équivalent que Balzac, s’il en avait eu connaissance, n’eût pas dédaigné de transposer en un conte à la façon du Cousin Pons. Un de mes très anciens amis, un amateur âgé aujourd’hui de quatre-vingt-huit ans, a acheté des livres toute sa vie, c’est-à-dire depuis trois-quarts de siècle. Lié d’amitié avec plusieurs des grandes figures du Surréalisme – André Breton, Benjamin Péret, René Char, Tristan Tzara, il a formé une bibliothèque de 20 000 volumes autour de l’Art Nouveau, de Dada, du Futurisme et du Surréalisme. Les auteurs et les artistes ont écrit sur les livres et sur les gravures des dédicaces qui attestent des relations privilégiées avec cet amateur appelé Jean Bélias. Les livres entrés un à un dans un appartement de quatre belles pièces ont fini, insidieusement, par former des amoncellements de volumes tels, qu’ils ont transformé les lieux en un mini-Manahattan avec allées, avenues, impasses, gratte-ciel à travers lesquels on ne pouvait plus circuler qu’en se faufilant. Cette masse, fruit d’obstinées recherches fureteuses, comprenait finalement les productions les plus raffinées de l’édition française apparues dans le cours d’un siècle. Mais sa vue faiblissant, sa mémoire diminuant, Jean Bélias ne pouvait plus lire et, si la cohabitation donne à tout amoureux des livres une jouissance sans égal, elle comporte aussi sur le long terme quelques incommodités : impossibilité d’extraire un volume du rez-de-chaussée sans voir s’effondrer tout l’immeuble, accumulation de poussière çà et là qui – quoiqu’on la dise propice à la longévité des libraires et des bibliophiles – peut avoir des effets pervers sur les yeux et le système respiratoire. Alors un jour il a fallu prendre une décision énergique, une décision qui pour celui qui n’avait jamais eu d’autres compagnons que ses livres bien-aimés fut une décision, héroïque : vendre une grande partie du tout pour pouvoir vivre selon les normes de l’hygiène d’aujourd’hui dans un appartement revenu à son statut d’habitation humaine d’origine. Il me donna donc mission de tout faire passer aux enchères publiques. Quatre vacations ont eu lieu cette année depuis le 11 mars, la quatrième la semaine dernière. Elles ont produit ensemble trois millions 500 000 euros, soit en gros quatre millions 500 000 dollars. Comme les membres de la famille du Dante dont j’ai parlé, mon ami n’assistait à aucune de ses ventes. Lorsque je lui ai annoncé le montant des produits il s’est contenté de sourire et de me dire : “ Tout ceci est sans importance ; je ne bois que de l’eau et ne mange que du poisson grillé. Cela ne changera rien à mon train de vie ”.

La succession de Dora Maar a donné lieu elle aussi à une suite de surprises inimaginables. Theodora Markovitch était née en Argentine d’un père serbe. En 1936 Paul Éluard la présente à Picasso qui s’éprend aussitôt d’elle, en fait son modèle et sa compagne. Forte personnalité, Dora Maar exerça une véritable fascination sur les surréalistes qui firent d’elle l’une de leurs quatre muses avec Valentine Hugo, Nusch Eluard et Lise Deharme. Dora Maar, peintre et photographe, avait en outre un tempérament d’archiviste. Elle conservait maints papiers et souvenirs et tout ce qui touchait à l’homme qu’elle aimait. Celui-ci, Picasso, adopta avec Dora un véritable art de vivre dont il n’avait jamais fait preuve et qui ne se renouvellera pas. Il la voussoyait et, lorsqu’il lui écrivait, il employait la formule de l’ancienne courtoisie française qui consiste à répéter le mot mademoiselle, comme cela : à Mademoiselle, virgule à la ligne, Mademoiselle Dora Maar, etc. Il avait pour elle des égards qu’il n’eût jamais avec quiconque, laissant par exemple des bouts de papier sur la table qui disaient : “ Dora, attendez-moi un moment je suis descendu prendre un café au tabac du coin ”. Je me rappelle qu’il y avait une pièce de papier tachetée de roux sur laquelle Dora avait écrit : “ spécimen du sang de Picasso ”. Et mille autres petites choses du même genre.

Neuf ans plus tard Picasso se séparait de Dora Maar, qui mit longtemps à se remettre de cette séparation. Désormais elle vécut dans l’isolement et tomba peu à peu dans le dénuement ou du moins, comme vous allez le voir, dans un dénuement apparent. Elle mourut en 1997, célibataire, sans descendance ni dispositions testamentaires. Deux cabinets généalogiques se mirent à la recherche d’une parentèle et ils trouvèrent chacun un cousin éloigné de Dora, tous les deux s’érigeant en héritiers. Ils demandèrent que tous les biens de Dora fussent inventoriés et qu’une vente publique dispersât tous les objets de valeur. On savait que Dora avait une pièce-forte au siège du Crédit Lyonnais de Paris. Un commissaire-priseur parisien fut désigné pour présider à l’ouverture du coffre en présence d’experts spécialisés en peinture, en gravures, en livres et en objets divers. J’étais présent en tant qu’expert pour les livres et les documents. Quelle ne fut pas notre surprise en ouvrant la chambre-forte, de trouver dans celle-ci un amoncellement de tableaux, de dessins, de gravures, de statuettes de Pablo Picasso, d’objets divers, de livres et de documents variés et précieux. Tout ceci fut inventorié et distribué aux experts en fonction de leur spécialité. J’eus les livres et les documents dont je fis un catalogue en vue d’une vente publique. Celui-ci comprenait tous les livres des surréalistes avec des dédicaces généralement très élaborées et à la louange de Dora, car tous étaient plus ou moins amoureux d’elle. Le commissaire-priseur me pria de préfacer le catalogue. N’ayant pas connu personnellement Dora Maar je ne savais trop quoi dire. En guise de préface je décidai de mettre bout à bout le libellé de toutes les dédicaces que les auteurs avaient composés pour Dora. Cela se traduisit par un effet délirant, surréaliste à souhait, que j’intitulai : Déclinaison avec pour sous-titre le libellé d’une des dédicaces : « à Dora, adorable, adorée … ». Les ventes de livres et des tableaux furent un triomphe. Il y eut six vacations qui produisirent ensemble 280 millions de francs soit environ 60 millions de dollars.

Le devoir du bon libraire est de bien cataloguer ses livres. La plupart d’entre eux les abordent avec tous les sens en éveil ; intérêt, curiosité intellectuelle, acuité du regard, sensibilité tactile. Ils prennent le volume en main, le soupèsent, car il existe, comme vous le savez, une densité spécifique du livre propre aux différentes époques de son histoire, regardent les feuillets de titre par transparence pour détecter des grattages, des épidermures ou des restaurations repérables par ce seul moyen ; ils l’auscultent, percutent les flancs de la reliure, font claquer les plats contre les gardes à l’affût de quelque son favorable ou suspect, le feuillettent en faisant craquer le papier sous leurs doigts, passent les mains sur la typographie, les gravures, les écritures et certains vont même, pour s’assurer de la teneur la plus intime du livre, jusqu’à humer le tout. À chacune de ces phases des impressions se dégagent, des observations naissent et alors, tel un gourmet sachant détailler la composition d’un plat et en analyser la saveur, le libraire est à même de donner du livre une description quasi voluptueuse.

Pendant longtemps les livres étaient simplement énumérés dans les catalogues, sans aucun commentaire. Aujourd’hui, d’érudits libraires s’évertuent à les analyser longuement, à les décrire et à y découvrir des vertus, des presciences et des inductions auxquelles nul n’avait songé. Tel fut le cas du libraire humaniste Lucien Scheler, célèbre pour avoir découvert un texte inconnu de Rabelais et publié les œuvres de Paul Éluard dans la savante Bibliothèque de la Pléiade. C’est assez montrer les deux pôles de son savoir.

Le catalogue des libraires est d’ailleurs pour eux un atout majeur puisqu’il leur permet d’entrer furtivement chez le collectionneur. Ainsi, les bibliophiles composent forcément leurs collections sous influence. D’abord celle d’un milieu, d’un proche, d’une idée, d’une profession, d’un type d’éducation, mais aussi celle d’un libraire dont les bibliophiles épousent souvent les préférences comme les rejets. On pourrait former l’adage “ tel bibliophile, tel libraire ” tant ils sont frères siamois et partagent goûts, méthodes et doctrines.

La vision personnelle et les descriptions du libraire tendent à fétichiser le livre. Dans sa librairie, on pourrait presque dire que le libraire agit selon les méthodes du Traité des Ruses innocentes. Il dépose négligemment un volume sur un rayon, dans une vitrine, bien en vue, comme un appât près du terrier ; alors “ … un étranger l’aperçoit, remarque, considère, prend, soupèse, le tourne sous ses yeux, le flaire, admire, ouvre, parcourt, referme, palpe, caresse, rouvre… ”1. A ce stade, souvent l’étranger entre en sympathie avec le livre et l’adopte.

Une fiche de libraire peut être une sorte de chef-d’œuvre dont l’élaboration implique les plus rares qualités. Les catalogues rédigés par certains libraires savants, conservés avec soins sur les rayons des bibliothèques publiques, sont des documents bibliographiques précieux qui perpétuent le souvenir de leur science.

Rien n’est plus difficile à déterminer que la valeur d’un livre ancien ou de collection. Plus il est rare, plus il est sujet à variation de prix. Ce prix dépend du caprice du libraire – ou de celui du collectionneur. Les livres qui circulent régulièrement ont une valeur qui peut rester stable assez longtemps. La valeur ne diminue presque jamais. Mais le prix atteint en vente publique n’a qu’une valeur indicative. Un livre saurait difficilement avoir une valeur certaine. Les éléments d’appréciation sont trop nombreux, trop divers, trop subjectifs aussi. Outre les caractéristiques que l’on vient d’énumérer, il faut compter aussi avec la petite histoire particulière de chaque volume et surtout la loi de l’offre et de la demande. Aussi les estimations se font à partir d’un jugement basé sur des comparaisons, d’une échelle de valeur idéale personnelle résultant de l’expérience. Et, dans quelques cas où l’on manque complètement de précédents comparables, à partir d’une impression, d’une intuition et, disons-le, d’une sorte de divination que l’avenir entérine plus ou moins – et ceci pour les raisons suivantes. Pour fixer les prix, l’expert se fonde sur des critères raisonnables. Or il advient que, par exemple dans les ventes publiques, des amateurs abdiquent parfois toute raison pour entrer en possession d’un livre très convoité qu’il savent ne plus revoir. Et voilà que l’estimation raisonnable est pulvérisée, que l’adjudication multiplie son prix par deux, trois voire davantage. Le phénomène s’observe naturellement sur les livres les plus importants dans la hiérarchie bibliophilique. Dans ces cotes stupéfiantes, le seul élément rassurant pour celui qui triomphe est de se dire que jusqu’à l’avant-dernière enchère il y avait aussi fou que lui.

L’étude générale du prix des livres depuis trois siècles débouche sur une seule conclusion : hausse continuelle. Les livres de qualité ont vu croître depuis cinquante ans leur valeur moyenne dans des proportions de l’ordre de cent à cinq cents fois ! Cette différence illustre la transformation sociale du monde. Elévation du pouvoir d’achat, accession d’un plus grand nombre à la culture et éclatement du marché sont les principaux facteurs de ce “ boum ”.

Loin de se faire sentir sur la cote des livres précieux, la crise actuelle semble au contraire avoir stimulé le marché et, comme je l’ai dit tout à l’heure, on en a eu une preuve la semaine dernière à la vente Bélias, où les 250 livres proposés aux enchères se sont arrachés à des prix jusqu’à dix fois supérieurs aux estimations.

Ceci me rappelle une vente fameuse, celle des livres et manuscrits d’Alexandrine de Rothschild qui avait lieu aux alentours du 13 mai 1968 et à laquelle j’assistais. Peut-être savez-vous ou vous rappelez-vous que la jeunesse française – en particulier les étudiants – s’est à ce moment-là soudain révoltés contre l’ordre établi. Ils ont voulu refaire le monde et ont provoqué pendant plusieurs semaines de graves émeutes dans les rues de Paris. Et bien, un jour de mai 68, pendant que les policiers envoyaient des gaz lacrymogènes aux étudiants qui leur lançaient à la tête des pavés et même des cocktails Molotov, ceci dans la fumée, les explosions, la violence et un désordre indescriptible, une vente de haut niveau se déroulait paisiblement dans une salle de l’Hôtel Drouot. Et, imperturbablement les enchères grimpaient, grimpaient jusqu’à des 100 000, 200 000, 300 000 F et plus. Ceci rappelons-le se passait il y a quarante ans et ces sommes réactualisées correspondraient aujourd’hui à cent, deux cents ou 300 000 dollars. Les bibliophiles n’étaient nullement indisposés par les désordres extérieurs et ne songeaient  qu’à s’emparer des trésors sortis des collections Rothschild

Les libraires ont été diversement jugés au cours du temps. Même si l’on n’y voit qu’une métaphore, leur métier les met en défaut au regard du précepte de Salomon : “ Achetez la vérité et ne la vendez point ”, précepte ainsi adapté par Richard de Bury, le grand maître en bibliophilie déjà au XIVe siècle : “ Il faut acheter les livres de bon cœur et ne les vendre qu’avec répugnance ”. Les observateurs ont trop souvent considéré les libraires comme intéressés, alors qu’en premier lieu c’est l’amour du métier qui les anime. Ce serait une erreur et une véritable injustice de les assimiler à des commerçants ordinaires. La vente constitue certes un élément pour eux nécessaire, mais le livre, sa beauté, sa rareté, le message insoupçonné qu’il peut contenir sont les sujets prioritaires de leur obsession. Et n’y a-t-il pas autant de mérite pour un libraire à découvrir et mettre en valeur un volume qu’il y en a pour un amateur à l’acheter et à le payer ? Trouver des livres procure plus de joie que les vendre. Comme ils sont généralement conquis de haute lutte, le libraire n’aime pas les rétrocéder trop rapidement, car il croirait alors transformer en échec ce qui fut une victoire. Je me souviens d’ailleurs d’un libraire, Pierre Berès, auprès de qui nous nous flattions d’avoir en son absence vendu un livre important et qui pour tout remerciement nous traita de “ bradeurs d’Empire ” !

Il existe en France quelque 250 professionnels syndiqués dont 150 à Paris. Le nombre de libraires de province diminue. Cela montre jusque dans la bibliophilie le rôle centralisateur de la capitale.

Le marché du livre ancien demeure encore aujourd’hui confidentiel ; peu médiatisé, il est régi, comme on l’a vu, par un nombre d’intervenants restreints. D’après un article paru dans Le Figaro il y a quelques années, le nombre de bibliophiles se situerait en France aux alentours de 10 000. Ce chiffre semble recevable. Des tentatives de ventes de livres rares par moyens électroniques ont, paraît-il, déjà donné des résultats encourageants. Mais il semble douteux qu’Internet devienne jamais l’intermédiaire miracle pour vendre des livres de pure bibliophilie. En effet, le livre de collection comme tout objet d’art ne relève pas, pour être bien perçu, de la seule logique des touches et des écrans. Sa matérialité nécessite le contact direct du regard et du toucher. En outre, le catalogue imprimé conserve son prestige.

Tout au long du Xxe siècle des libraires très spécialisés ont publié sur leurs sujets de prédilection de savantes bibliographies appelées à rester pour toujours fondamentales : Henri Colas (les costumes), Jules Thiébaud (la chasse), Gaston Saffroy (la noblesse), Jean Polak (la marine et les bateaux), Lucien Monod (les illustrés modernes : même avec quelques lacunes et inexactitudes c’est une bibliographie signalétique où sont décrits 11 000 ouvrages).

Au cours de sa carrière, l’expert a l’occasion de reconnaître des volumes précieux dont on avait perdu la trace, de les fixer dans sa mémoire et d’en suivre les mouvements. Le patrimoine bibliophilique est donc encore aujourd’hui bien plus important qu’on ne l’imagine. L’expert en livres se croit fondé à prétendre, comme le disait Louis Bollioud-Mermet au XVIIIe siècle, “ connaître le talent d’un homme à l’inspection de sa bibliothèque ”. Confronté tout au long de sa carrière à des situations tellement inattendues, tellement surprenantes et balzaciennes, notamment dans le cadre des successions, il peut arriver à l’expert d’avoir à se protéger de tabourets qui tourbillonnent maniés par des héritiers irascibles. Là encore son fonds d’observations s’enrichit et fait de l’arbitre qu’il est un petit moraliste assez rapidement fertiles en anecdotes.

Dans une expertise je me suis trouvé une fois mêlé à la mafia romaine. Un commissaire-priseur de Genève m’avait donné un billet d’avion pour aller voir à Rome des livres en principe précieux. Il me dit : “ Une jeune femme vous attendra à l’aéroport Leonardo da Vinci. Elle sera reconnaissable car elle est belle et portera un borsalino blanc ”. Arrivé à Rome je repère aussitôt la jeune femme. Elle me fait monter dans la plus grande des Mercedes, celle qu’ont les chefs d’État d’Amérique du Sud et me dit : “ Nous allons nous rendre en un lieu assez proche ”. On quitte l’autoroute, on quitte une route nationale puis une autre, secondaire, puis une autre plus petite encore et j’avais l’impression que l’on tournait un peu en rond. Enfin on s’engage dans un chemin de terre qui donne accès à une vigne. Au milieu de celle-ci une baraque assez sordide où on range généralement les machines et les outils nécessaires à la culture des vignobles. On me fait entrer dans la masure et, comme il était environ 13 heures, on me fait partager un plat de pâtes fortement aillé arrosé d’un vin blanc ma foi fort gouleyant. Là se trouvaient aussi trois ou quatre hommes d’un aspect très différent de la jeune femme, non rasés et peu rassurants. L’un d’eux me dit avec un air entendu : “ Nous allons vous montrer des livres rares sur lesquels vous nous donnerez des estimations. Mais nous vous demandons d’être très discret sur tout ce que vous avez vu et verrez encore ”. Et là j’ai senti que le ton prenait une nuance plutôt menaçante. Sur ce, et dans cette situation insolite, on m’apporta pendant près d’une heure des livres sur un plateau, les uns après les autres. Qu’étaient ces livres ? Des manuscrits enluminés du moyen âge, des incunables qui, comme je l’ai dit, sont les premiers livres imprimés par le procédé des caractères mobiles. Il y avait également des livres rares à figures du XVIe siècle recouverts de somptueuses reliures de l’époque. Par quel prodige toutes ces raretés se trouvaient-elles entre les mains de gens qui n’auraient même pas dû en soupçonner l’existence. Tout ceci était trop beau pour être honnête. Et d’ailleurs en regardant ces ouvrages de plus près j’avise soudain sur plusieurs volumes un petit cachet frappé au tampon humide qui indiquait en latin : Bibliothèque de Piacenza, du nom d’une ville d’Italie que nous appelons en français Plaisance. J’ai compris aussitôt que ces livres et ces manuscrits de très grande valeur avaient été tout simplement dérobés dans une bibliothèque publique. Naturellement il ne fallait rien laisser paraître. J’ai dit que les ouvrages étaient trop compliqués pour être évalués sur le champ à leur juste valeur, qu’il fallait faire des recherches pour déterminer celle-ci, et que l’on pourrait me téléphoner à Genève pour avoir le résultat de mon expertise – car naturellement on avait éludé la question quand j’avais proposé d’envoyer les estimations par la poste. La jeune femme au borsalino me raccompagna à l’aéroport et je rentrai à Genève. Ma première démarche fut de téléphoner à Carl-Alberto Chiesa, de Milan, considéré comme le meilleur libraire italien spécialisé en manuscrits et livres anciens. Je lui racontai mon histoire et il me confirma qu’un vol important avait été commis récemment à la bibliothèque de Plaisance. On lança la police à la recherche des voleurs mais je n’ai malheureusement jamais entendu dire que l’enquête avait permis de les arrêter et de retrouver les objets dérobés.

 

L’expert judiciaire peut se donner le luxe de choisir son statut social. Naviguant entre divers genres, il n’appartient qu’à lui, selon ses tendances personnelles, de se déclarer marchand, artiste, intellectuel, notable – notable puisqu’il peut se ranger parmi les professions libérales. Il peut encore se réclamer du monde des travailleurs car, sans aller jusqu’à vouloir briguer son appartenance au prolétariat, il est indéniable qu’il travaille énormément avec les mains : tri, rangement, collationnement, consultation…

On peut conclure sur une note confiante. En dépit de la raréfaction des livres anciens et du nombre croissant de ceux qui s’y intéressent, en dépit de la hausse constante qui résulte de ces deux facteurs de jeunes marchands actifs, ardents et cultivés sont apparus et ils répondent aux attentes des collectionneurs. Ceci révèle une sorte de parité rassurante entre l’offre et la demande. Dès lors, le spécialiste peut affirmer hardiment que, pour la librairie comme pour la bibliophilie, les vents sont favorables…

                                                        Christian Galantaris

                                                                                              23 octobre 2008


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Dernière modification : 08/11/2008


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